Écrit le 20 mai 2014 par Horizons

Audomarois : élevage et maraîchage pratiqués contre vents et marais

Des agriculteurs rencontrés lors de la visite d’une délégation tchèque, tous ont en commun un héritage. Celui de l’installation dans un territoire où l’agriculture tient une place essentielle au maintien de sa richesse en matière de biodiversité ; mais aussi où les conditions sont souvent plus difficiles qu’ailleurs. Sur les 3 700 hectares du marais audomarois, 450 restent aujourd’hui consacrés à l’agriculture. Maraîcher sur la commune de Saint-Omer, Xavier Pruvost est bien placé pour livrer un sentiment partagé sur l’agriculture dans le marais audomarois. Président de la coopérative Sipema, il est par conséquent régulièrement en contact avec la soixantaine de producteurs adhérents. Parmi eux, 40 sont installés comme lui en zone de marais. L’existence d’une structure coopérative de mise en marché est essentielle à la production maraîchère de l’Audomarois. En effet, chaque année, ce ne sont pas moins de 4,5 millions de choux-fleurs, 1 million de choux paumés ou encore 1 million de céleris qui passent par les quais de la Sipema.

L’eau, un avantage significatif

Cultiver dans le marais comporte un certain nombre d’inconvénients, comme le rapporte Xavier Pruvost, dès que l’occasion se présente : « La présence d’espèces nuisibles comme le rat musqué, le cygne ou le pigeon ramier est un problème ». D’autre part, on estime le surcoût d’exploitation à l’hectare dans le marais autour de 700 à 800 euros, comparativement à un territoire de plaine. La taille des parcelles, rarement plus d’un hectare, est aussi un handicap. Celle située derrière les bâtiments de la Sipema, avec ses 2 hectares, fait partie des plus grandes. Mais cultiver au coeur d’une zone humide présente aussi des avantages : « Le réchauffement de la terre au printemps est plus rapide étant donné qu’il s’agit de tourbe. La présence de l’eau tout autour des parcelles facilite aussi la culture, explique M. Pruvost. Nous n’avons pas besoin de forages, il suffit de pomper l’eau en surface ».

Des changements de pratiques

Au-delà de l’acte de production, nombre de maraîchers du marais audomarois se sentent investis d’une responsabilité dans la préservation de leur territoire. « Si tout le secteur maraîcher n’était plus cultivé, on verrait le marais être envahi de roselières. Les parcelles accessibles par la route sont encore exploitées, mais pour les autres, elles sont abandonnées », détaille le président de la Sipema.

Aujourd’hui, bien que le nombre de professionnels dans le marais ait diminué, la déprise agricole semble s’être stoppée en même temps que la production maraîchère se stabilise. Le bacove ou l’escute, bateaux traditionnels du marais audomarois, ont cessé d’être employés par les agriculteurs depuis 1995, avec l’arrivée des premiers tracteurs sur les parcelles, puis des remorques-chargeuses dans les années 2000. Si la récolte continue de se faire à la main, la mécanisation a facilité les opérations. Un retour à d’anciennes pratiques, comme l’affirme Xavier Pruvost, ne semble pas envisageable. « Si nous devions revenir en arrière, on ne trouverait plus de salariés pour faire le travail », estime-t-il. Toujours en matière de pratiques, Xavier Pruvost aime à rappeler que des efforts ont été faits au cours des dernières années : « Nous sommes moins gourmands en produits fertilisants aujourd’hui qu’il y a encore une quinzaine d’années ». La mise en place de mesures agro-environnementales (MAE) en 2000 favorisant la réduction des intrants a porté ses fruits. « Nous n’apportons plus que 220 unités d’azote par hectare, ce qui est nécessaire au chou-fleur qui a besoin d’azote dès le départ de sa croissance. On ne peut pas faire moins et il n’est pas possible de fractionner ». La nature a ses règles qu’il convient de respecter pour obtenir son meilleur. À Clairmarais, à la ferme du Grand Brouck où 70 % de l’activité est occupée par le chou-fleur, on a fait le choix de diversifier la gamme de légumes : artichauts, salades, céleris viennent compléter l’offre et permettent à la famille Morel d’être occupée tout au long de l’année. Avec 12 hectares de terres dans le marais, « on ne peut pas produire de légumes en hiver à cause du risque d’inondations, explique Régis Morel. Le gros problème, c’est le niveau d’eau ». Et puis, il y aussi les restrictions d’usage de certaines matières actives : « Notre profession devient de plus en plus compliquée », assure M. Morel.

Un élevage en souffrance

À quelques kilomètres de la Sipema, Jean-Pierre Clipet est installé depuis 1996 à Serques sur une exploitation de 62 hectares. Pas de légumes pour cet agriculteur dont la moitié du parcellaire se compose de pâtures, mais un troupeau de vaches laitières, pour un quota de 310 000 litres. Afin de valoriser au mieux ses espaces en herbe, l’éleveur engraisse également ses jeunes animaux. À la différence d’autres éleveurs du marais, Jean-Pierre Clipet est l’un des rares à disposer de la majorité de ses parcelles en zones humides. Par conséquent, les conditions d’élevage s’en trouvent également contrariées : rendement herbager moindre, temps de pâturage réduit à 5 mois par an… « Les génisses et les boeufs ne sont nourris qu’avec de l’herbe et de l’enrubannage en hiver », explique M. Clipet. Ses vaches laitières, pour garantir une production de 8 500 litres, sont autorisées à goûter à une ration d’ensilage de maïs.

Pour garantir une meilleure rentabilité à un système d’exploitation particulier, Jean-Pierre Clipet s’est contraint à raisonner ses investissements. Si le matériel d’élevage lui est propre, c’est uniquement « parce que nous en avons besoin tous les jours », explique-t-il. Le reste du matériel est propriété d’une Cuma qui compte une quinzaine d’adhérents. Comme la plupart de ses collègues éleveurs, dont il représente les intérêts au sein de la FDSEA du Pas-de-Calais – Jean-Pierre Clipet est président cantonal du syndicat majoritaire –, il suit avec attention le prix du lait et les négociations en cours. Pour lui, le risque « d’écrémage » au sein de la profession laitière est réel si le prix du lait reste au niveau actuel.

Sans agriculture, place à la friche

De cette situation, c’est également la survie des territoires dans lesquels l’élevage est prédominant qui est en jeu. « Si économiquement nous ne pouvons pas suivre, nous aurons des difficultés à changer nos pratiques et continuer à entretenir les territoires », assure M. Clipet. Le marais audomarois, qui compte encore de nombreuses prairies, ne serait pas épargné : « Sans élevage, plusieurs parcelles seraient laissées en friches. Le maintien d’une agriculture dynamique est le moyen le moins coûteux d’entretenir le territoire et il faut bien que nos élus comprennent cela ». À Clairmarais, en lisière de forêt, Ronan Lambert est exploitant sur une ferme de 110 hectares, dont 90 sont en zone inondable et 60 sont en pâturage. Pour cet éleveur de vaches allaitantes charolaises, il s’agit encore d’un véritable défi : « L’an passé, à cause de la pluie, j’ai dû rentrer les animaux plus tôt et j’ai perdu un mois de pâturage », explique-t-il. Début avril, ces mêmes vaches n’avaient encore retrouvé les herbages. Pour les semis de printemps, le retard aussi s’accumule. « Dans les années sèches, on peut labourer dès le mois de septembre, mais cette année, je n’ai encore rien pu faire ».

Dans cette partie du marais, où la biodiversité est « exceptionnelle », selon le directeur du PNR des Caps et Marais d’Opale, Luc Barbier, le maintien d’une activité agricole – qui plus est d’élevage – apparaît une fois encore essentielle. Un peu à la manière des agriculteurs de montagne avec lesquels ils n’aiment pas forcément être comparés, les agriculteurs du marais audomarois sont aussi les gardiens d’un site exceptionnel dont le travail ne serait pas toujours – selon eux – pris en considération au regard des enjeux territoriaux.

Vincent Fermon

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